26.11.2007
ON NE PARLE PAS LE FRANCOPHONE ...
Editorial paru dans Francité n° 50, par Serge MOUREAUX, Président de la Maison de la Francité - Dans un article éblouissant, Tahar BEN JELLOUN, prix Goncourt 1987, se livre, sous le titre « On ne parle pas le francophone *», à une féroce critique de la notion tellement à la mode de « francophone » et de « francophonie ». Je dis tellement à la mode, puisque désormais de nombreux hommes politiques prétendent remplacer les appellations de communauté française et de commission communautaire française par des formules où l’adjectif francophone se substitue à celui de français. Ils montrent ainsi, me semble-t-il, leur manque de sensibilité. En tout cas, qu’ils ignorent ou veulent ignorer que la Francité n’est pas une propriété de la République française, et la langue et la culture françaises, le pré carré de la France. - Comme l’écrit Tahar BEN JELLOUN : « Le qualificatif de « francophones », pour désigner les écrivains ressortissant à d’autres pays que la France, et les œuvres qu’ils produisent, est non seulement absurde, mais aussi blessant. Ne fait-il pas penser aux tentatives d’instaurer une hiérarchie entre les Français dits « de souche » et les autres, pourtant tous citoyens égaux en droits ? »Plus loin, il précise sa pensée : « Souche : une notion aussi antipathique que celle de francophone. Cette distinction existe ; elle est faite par les dictionnaires, par les médias et par les politiques. Pour peu, elle ressemblerait à une discrimination. Mais on passera outre et on priera les tenants officiels de la francophonie d’avoir un peu d’imagination pour englober dans la littérature française tous ceux qui écrivent en français… » - L’analyse ne s’arrête pas là. Elle rejoint celle de beaucoup de spécialistes belges ou canadiens de la langue française et de sa richesse polymorphe : « Si le ministère de l’intérieur français généralisait le système des visas pour fouler le sol de la France, beaucoup de mots resteraient au seuil des frontières ». - Qui oserait contester cette analyse, si proche de notre sensibilité, devant une certaine arrogance, voire un réel manque de curiosité langagière de nos grands voisins ? - Mais cette analyse vire aussi à une sorte de règlement de compte, une colère contenue qu’un patriotisme français exacerbé fait naître naturellement chez ceux qui se sentent rejetés et excommuniés : « Il m’est arrivé parfois de me rebeller contre la notion si ambiguë, si étroite de francophonie. Est considéré comme francophone l’écrivain métèque, celui qui vient d’ailleurs et qui est prié de s’en tenir à son statut légèrement décalé par rapport aux écrivains français de souche. » - En réalité, Tahar BEN JELLOUN ne craint pas les lecteurs français, parfaitement respectueux de la diversité culturelle et de l’enrichissement qu’elle procure. Mais il sait que la francophonie est une simple machine politique : « la francophonie a rejoint son statut d’origine, celui d’une aire politique entretenant une mémoire coloniale à peine dépassée ou plutôt déguisée. » - Le problème est d’ailleurs. Et il est fondamental. « Tout le paradoxe est là. On ne parle pas le francophone. On ne l’écrit pas non plus. Le francophone est un « machin », taillé sur mesure pour que les politiques puissent s’abriter derrière… »Voilà qui est dit et merveilleusement dit. Remplacer français par francophone est une invention politicienne de gens qui ont renoncé à leur statut pour celui de la valetaille dépendante. La culture et la langue françaises sont des patrimoines collectifs dont nous sommes copropriétaires à part entière. Et si André LAGASSE, Irène PETRY et moi avons voulu, en 1980, en tant que parlementaires et lors de l’adoption de la révision constitutionnelle, que notre communauté soit française et non francophone, ce n’est pas un hasard. Nous étions porteurs d’une fierté et nous n’avions pas de ces complexes qui rongent certains aujourd’hui. Merci à Tahar BEN JELLOUN d’avoir si brillamment exprimé ce qui fut notre raison de penser et d’agir. - * Le Monde diplomatique –mai 2007 – n° 638 – pp. 20-21
14:30 Écrit par Raymond Watrice dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : serge moureaux, ben jelloun, francophone, francophonie, communaute francaise, remplacer francais par francophone |
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